Création sonore polyphonique : L'âme du maïs, un voyage sonore entre les langues Mayas
Découvrez la création de "L’âme du maïs", un projet sonore multilingue réalisé au Chiapas avec des poètes maya-tsotsil.
Sonia Tadjdet
9/17/20264 min temps de lecture


« La raison du sentiment émane de la voix de treize langues, versée dans les veines du cœur délicat de l'univers. »
(Phrase peinte sur un mur du CELALI Centre d’Etat de langues, arts et littératures indigène de San Cristóbal de las Casas, attribuée aux initiales MB).
En février 2023, je pars pour San Cristóbal de las Casas, au Chiapas, dans le cadre d'un volontariat destiné à traduire et enregistrer des légendes autochtones. Quelques jours avant le départ, l'association m'annonce sa fermeture pour une durée indéterminée. Billets en main, j'hésite, j'angoisse, et puis je pars quand même !
Je pose mon sac à dos au centre de volontaires JUNAX, au cœur de San Cristóbal, qui soutient les populations autochtones et rurales du Chiapas. Ce centre facilite également la mise en relation avec des structures associatives pour des missions de bénévolat sur place et travaille en lien avec FRAYBA (Fray Bartholomé de las Casas), une ONG qui défend et promeut les droits humains des peuples autochtones. Au hasard d'un événement sur le thème « Femme et autonomie » au centre FRAYBA, je tombe sur les poèmes bilingues tsotsil/espagnol d'Angelina Suyul, qui illustrent le nouvel agenda de l’association. Ces textes me touchent immédiatement. Ces mots en tsotsil pourraient être prononcés par n'importe quelle femme au monde. La portée de leurs messages et l'émotion qui s'en dégagent sont d'une universalité incroyable.
L'idée d'une création sonore autour de ces textes commence à germer.
En cherchant un locuteur tsotsil pour m'accompagner sur ce projet, je rencontre Mariano Reynaldo, autre poète maya-tsotsil, au Centre d'État des langues, arts et littérature autochtones (CELALI). Peu à peu, je découvre la richesse d'une production poétique chiapanèque encore trop peu connue. Et bingo... Cerise sur le gâteau : Mariano connaît très bien Angelina, qui accepte tout de suite de se joindre au projet.
Le concept : Une résistance culturelle et une convergence sonore
L'Âme du maïs est un projet de création sonore à plusieurs voix, autour de poèmes écrits en langues autochtones du Mexique. Chaque poème est décomposé et recomposé en plusieurs langues: la langue originale, l'espagnol, le français, l'anglais, parfois l'allemand. La langue autochtone servant de fil rouge, elle porte un message universel, allant du droit des femmes à la défense de la nature. Ces mises en voix sont accompagnées de musiques et de sons, pour donner corps à l'atmosphère du poème et à la richesse de ces langues.
Poésie, mémoires et luttes par les mots
Pourquoi ce projet ? Le Chiapas, berceau de la civilisation Maya est un État d'une grande diversité linguistique : douze groupes autochtones y font vivre des langues comme le tseltal, le tsotsil, le zoque ou le ch'ol.
Depuis la révolution zapatiste de 1994, ces populations n'ont cessé de porter leurs revendications à travers une production littéraire et poétique florissante, trop souvent restée silencieuse en dehors du Mexique. L'Âme du maïs cherche à faire entendre cette richesse, à traduire ces voix, et à créer des ponts entre les langues et les cultures. Il s'agit de mettre en avant et de rendre accessible la voix des peuples premiers que le colonialisme ou les mégaprojets tendent à asphyxier. Il s'agit aussi de tendre un miroir sur l'état du monde et les luttes communes.
Quand les cosmogonies convergent, les mots se mêlent
La musicalité d'une langue va au-delà de sa compréhension : elle est un voyage, empreinte de la grandeur, des cicatrices et des errances d'un peuple. De son rapport à la nature et au divin à travers son histoire.
Dans le mythe de la Tour de Babel, dans la Genèse, la multiplicité des langues naît d'une punition du désir de l'homme d'égaler Dieu et symbolise la fin de l'unicité humaine — une façon d'empêcher les hommes de se comprendre. Dans le Popol Vuh, livre sacré maya, les dieux retirent aux hommes de Maïs leur sagesse afin qu'ils ne les égalent jamais. Le langage peut symboliser autant la division que l'union, l'utopie d'atteindre la sagesse.
Mais une langue n'est pas qu'un contenu sémantique : elle est une expression phonique, une sonorité que l'émotion habite. Et si une Tour de Babel sonore était possible ? Un enchevêtrement de langues et de voix pour nous guider, justement, vers une compréhension commune malgré les sonorités différentes.
Les auteurs
Angelina Suyul, née en 1984 à San Juan Chamula, étudie l'anthropologie sociale et se forme à la création littéraire au CELALI. Publiée dans plusieurs anthologies depuis 2006, elle sort en 2023 son recueil bilingue Rébellion de la Lune (Yip Yo'nton Jmeme'tik U), dont est tiré le poème « Femme de la brume ».
Mariano Reynaldo Vazquez Lopez, originaire de la communauté maya de Zinacantan, est l'auteur de quatre ouvrages. Il participe notamment au recueil de poésie Na ' Lum (Terre Mère), qui regroupe différents auteurs de langues autochtones du Chiapas en hommage à la Terre Mère. Il est également traducteur tsotsil/espagnol et chercheur au CELALI.
Conception et réalisation sonore : Sonia Tadjdet — Avec les voix de : Angelina Suyul, Mariano Reynaldo, Franca Marquart et Sonia Tadjdet.
Les Bandes sonores accompagnent le film du même nom de Franca Maquart, présenté au Festival du Film Expérimental de Guanajuato, Mexique, 2023


